TRAHISION

Il avait toujours du mal à croire ce que la sœur de sa fiancée lui avait appris. La simple idée d’être cocu, à cause de son meilleur ami en plus, lui était insupportable. Une fièvre, que son esprit ne connaissait pas, s’empara de lui. Sans que son corps ne l’ait décidé, Dieudonné s’approcha furtivement du lit où était couchée sa belle. Les effluves de son parfum parvinrent aussitôt à ses narines. Ses yeux se posèrent sur la cause de ses tourments : une femme frêle aux traits délicats pour laquelle de milliers d’hommes se seraient damnés. Tout comme la première femme de l’humanité dont elle portait le nom, son seul dessein était de perdre les hommes qui avait le malheur de l’aimer se dit-il. Un sentiment qu’il aurait cru impossible de ressentir en contemplant sa bien-aimé l’emplit. Il pouvait le sentir s’insinuer dans toutes les fibres de son corps, obscurcir son cœur et remplacer l’amour qu’il lui portait autrefois. Une envie irrépressible de prendre le canif qu’il trimbalait toujours et de lui trancher la gorge le prit.


-Non, la mort serait trop douce pour cette sale garce, se dit-il. Il lui faut une leçon à hauteur de la peine qu’elle m’a causé. Je les détruirai complètement, elle et son amant.


Ne pouvant supporter l’idée de s’allonger à côté de sa fiancée, il alla se coucher sur le canapé qu’il venait de quitter et tenta de grappiller quelques heures de sommeil avant de l’affronter le lendemain. Mais celui-ci ne vint pas. Ses sombres pensées l’empêchaient de tomber dans les bras de Morphée. Tous les événements depuis sa rencontre avec Eve lui revenaient en mémoire. Tous ces faits qu’il avait jugé sans importance, ou plutôt qu’il avait refusé de voir, faisaient écho en lui.

Leur relation avait commencé à se déliter dès que Mussa, le neveu de son patron, était entré dans leur vie. Celui-ci avait immédiatement été subjugué par la beauté d’Ève. Il leur rendait de plus en plus visite, ne manquait pas une seule occasion de les inviter au restaurant, et Ève semblait l’apprécier. Dieudonné ne s’en été pas inquiété sachant que Mussa n’aimait pas réellement Ève. Ce n’était qu’un gamin pourri gâté, attiré par la nouveauté et il pensait que leur amitié serait une garantie suffisante.

Tout avait basculé après la soirée du nouvel an. Ils s’étaient tous deux rendus à la fête qu’organisait chaque année l’entreprise de fabrication de panneaux solaires pour laquelle Dieudonné travaillait. Il avait passé l’une des plus belles soirées de sa vie. L’alcool coulait à flot et Mussa avait été un hôte parfait. Trop concentré sur les conversations, les mets délicieux et les boissons, il avait perdu sa belle de vue. Elle ne s’était manifestée qu’à minuit, complètement hystérique et avait insisté pour partir avant la fin de la soirée.

Depuis, elle n’avait plus été la même. Elle s’était renfermée sur elle-même, était toujours triste, éclatait en sanglots à la moindre contrariété et ses éclats de rire semblaient forcés. Il avait mis ses symptômes sur le compte du stress du mariage.
À présent, le voile qui obscurcissait ses yeux était tombé. Sa propre bêtise lui apparaissait dans toute sa nudité. Il avait toujours cru que Mussa se souciait de lui, en dépit de la manière dont celui-ci le traitait. En réalité, il était flatté que le neveu du patron s’intéresse à lui et lui laissait toute latitude. Il cumulait ainsi, en plus de son propre travail, celui de Mussa qui ne venait au boulot que pour marquer sa présence au poste. Il avait aussi cru que Mussa souhaitait l’aider et était allé voir un bailleur de fonds sur ses conseils, une très mauvaise idée car il était maintenant endetté jusqu’au cou.


Les heures s’égrainaient lentement comme si le temps avait ralenti sa course. Dieudonné remua pour essayer d’obtenir une position plus confortable. Il pensait à son avenir, à ce qu’il allait faire, pour lui-même comme pour ses ennemis. Le cœur rempli de projets de vengeance, il finit par s’endormir à trois heures du matin.

L’odeur de la citronnelle l’accueillit au réveil. La chambre était bien rangée et le lit déjà fait. Il se leva et baya à s’en décrocher les mâchoires. Son bref sommeil n’avait pas été réparateur. Son corps était courbaturé et il n’avait pas besoin de se regarder dans un miroir pour savoir qu’il avait une mine épouvantable. Eve le salua avec un sourire crispé dès qu’il entra dans la cuisine.


-Je n’ai pas voulu te déranger, dit-elle Pourquoi as-tu dormi sur le canapé ?
-Je suis arrivé assez tard et je ne voulais pas te déranger. Je m’occupais des derniers préparatifs du mariage.

Une onde de tristesse, si brève que Dieudonné crut avoir rêvé, traversa le visage d’Eve tandis que ses lèvres esquissaient un sourire forcé qui ne s’étendit pas à ses yeux. Le petit-déjeuner se déroula dans une atmosphère pesante. Chacun était perdu dans ses pensées et ne voulait pas prendre la parole, de peur que la bulle de non-dits accumulés n’éclate.

Peu après, chacun de son côté pour le travail. A l’origine, Dieudonné était simple assistant de Mussa. Mais ce dernier était d’une telle incompétence et d’une telle bêtise que Dieudonné se tapait tout le travail, même s’il n’en récoltait aucun laurier. Comme à son habitude, Mussa n’était pas encore venu, mais pour une fois, il en fut satisfait car il avait des projets personnels à mener. Pour cela, il n’avait pratiquement rien à faire. Il n’avait qu’à défaire toutes les corrections qu’il avait faites sur le travail de Mussa et le laisser mener l’entreprise à sa perte, sans lever le petit doigt. Il passa les deux heures suivants à annuler certaines commandes, à acheter des produits défectueux ou inadaptés au prix fort, à augmenter les prix des panneaux solaires, à allouer de l’argent au départements de l’entreprise qui n’en avaient pas besoin et à restreindre le budget des autres départements, tout en signant les différentes factures au nom de Mussa. Il était sûr que paresseux comme il était, celui-ci ne vérifierait rien. La première partie de son plan était en marche : ruiner Mussa et s’assurer qu’il ne lui reste même pas un seul meuble à sauver.

Il était près de dix heures lorsque Mussa daigna enfin venir au travail. C’était un homme gringalet qu’une heure d’exercices par jour, depuis ses quinze ans, ne parvenaient pas à rendre athlétique. La peau de son visage était gangrenée de boutons que des milliers de soins de visage ne réussissaient pas à faire disparaitre. Ce physique ingrat était compensé par un charisme naturel, un caractère avenant, une âme d’enfant et par l’argent de sa famille, qui lui conféraient une aura magnétique autour duquel gravitaient des opportunistes de toutes sortes, en particuliers des femmes de petite vertu.


-Dieudonné mon cher ami ! Comment vas-tu ?
-Bien, répondit Dieudonné. Et toi ?
-Oh tu sais. Je vais bien. J’irai encore mieux si mon oncle n’arrêtait pas de me bassiner sur les responsabilités qui m’incombent à présent, tout le blablas de vieux quoi.
-Et que lui as-tu répondu ?
-Qu’il n’avait pas à s’en faire. Moi non plus je ne m’en fait pas. Je sais que je peux toujours compter sur toi.

Dieudonné ne répondit, mais pensa en son fort intérieur que Mussa pouvait en effet compter sur lui pour lui donner une bonne leçon que sa vie de privilégié ne lui avait pas enseigné. Mussa alla s’assoir, mit ses pieds sur le bureau, sortit son Smartphone dernier cri et se mit à surfer sur les réseaux sociaux sans s’occuper des affaires de l’entreprise. Dieudonné put ainsi continuer à mener tranquillement son projet à bien. À midi, il prétexta un rendez-vous quelconque pour quitter son bureau et alla déjeuner dans un petit fastfood situé près de son entreprise. Il ne voulait pas voir les visages de ses autres collègues pour ne pas stimuler le sentiment de culpabilité qui commençait à poindre en lui.

Plusieurs jours passèrent ainsi, Dieudonné fit de son mieux pour ne pas laisser paraître ses véritables sentiments. Quand il se trouvait devant Eve ou Mussa, il pensait à sa revanche et faisait ainsi bonne figure. C’était tout de même très harassant et il souffrait à présent d’aigreurs d’estomac, preuve de son stress permanent. Aussi fut-il soulagé de voir le jour du mariage arrivé. Il comptait bien faire en sorte qu’il soit inoubliable aussi bien pour Eve et lui, que pour les invités.

Le mariage coutumier se déroulait chez les parents d’Eve. Lui et sa famille devait l’y rejoindre. Il quitta sa maison très tôt avant que sa famille et ses amis ne viennent le chercher. Il partit pour la corniche et s’assit sur les berges du fleuve Congo. C’était l’un de ses lieux favoris. Le ruissellement de l’eau lui donnait l’impression d’emporter aussi ses problèmes, et il en avait beaucoup à décharger. Il estimait que disparaitre le jour de son mariage et salir la réputation d’Eve était la meilleure manière de l’humilier publiquement. Pour être sûr de ne pas être dérangé, il avait éteint son portable. Il prit ensuite un petit-déjeuner frugal et attendit qu’il soit 12 heures pour rallumer son téléphone. Plus de 200 messages l’attendaient, il ne s’y attarda pas et lut le dernier message de Mussa.


– Hé Dieudonné, Qu’est-ce que tu fout mec ? Ça fait des heures que je t’appelle. Je n’arrête pas de recevoir des messages de fournisseurs qui réclament le payement de leurs factures et des clients mécontents qui menacent de nous poursuivre en justice. Tous nos matériaux sont défectueux. Nous allons devoir en racheter et il ne reste plus d’argent dans les caisses de l’entreprise. Si ça continue ainsi, nous serons bientôt obligés de mettre la clé sous la porte. Appelle-moi dès que tu entendras ce message.

Rien n’aurait davantage éblouit sa journée que d’entendre ces mots. Il effaça les autres messages sans les lire et entreprit d’ en envoyer d’autres sur Facebook avec un faux profil, dans le but d’enlaidir la réputation d’Ève en inventant toutes sortes de détails croustillants. Il ne tarda pas à faire le buzz et toutes les connaissances d’Eve lurent ces messages via ce canal ou en apprirent la teneur par un autre moyen avant la fin de la journée. Puis il éteignit à nouveau son portable et attendit le soir pour récolter les fruits de son dur labeur.

Dès que le soleil fut sur le point de terminer sa course dans le ciel, Dieudonné repartit allègrement chez lui. Il espérait qu’il n’y trouverait personne. Tout ce qui lui importait, c’était de dormir tranquillement et ne plus penser à rien. Mais manque de bol, Eve l’attendait sur le pas de sa porte. Elle portait une simple marinière sur un pagne, sans le moindre artifice. Malgré tout, elle était toujours aussi belle. Elle se leva dès qu’elle le vit.


-Dieudonné Où étais-tu ? Je n’ai pas arrêté de t’appeler.
-Comment peux-tu avoir le toupet de te montrer ici après ce que tu m’as fait ? Sors d’ici. Rien que te voir me dégoute.
Les yeux d’Ève se remplirent de larmes à ces mots.
-J’ai lu quelques uns des messages et commentaires qui courent sur moi sur internet. Je n’ai jamais entendu des choses aussi méchantes. Toutes ces choses affreuses ne sont que des mensonges. Je t’en prie, écoute-moi.

Sans plus s’occuper d’elle, Dieudonné entra dans sa maison et referma la porte derrière lui. Des coups et des cris se firent entendre.
-Dieudonné ! Je ne suis jamais sorti avec Mussa. Il m’a violée.
Dieudonné était déchiré entre ses convictions et cette nouvelle information. Il décida de lui donner une chance de s’expliquer. Il rouvrit alors la porte.
-Je suis sûr que tu mens. Pourquoi tu m’as rien dit auparavant ?
-J’avais peur de ta réaction. Tu es très proche de Mussa. Je craignais surtout que tu ne me crois pas et que tu me rejettes. Puis, j’ai découvert que j’étais enceinte. Je te jure, je voulais t’en parler, mais je ne savais pas comment.

Les larmes d’Eve ravivèrent ses sentiments. Mais il refusait toujours de croire que cela put être la vérité, au fur et à mesure que ses méfaits remontaient dans sa mémoire. Si cela était vrai, alors, il avait achevé l’œuvre de Mussa et avait détruit davantage la vie d’Eve. La même rengaine sortait de ses lèvres.
-Non, non ce n’est pas vrai. Ce n’est pas possible.
Eve reprit.
-Cela est arrivé le jour du nouvel an. J’étais descendue au sous-sol pour rechercher des bouteilles de vin lorsqu’il m’a coincée. Il m’a fait tellement mal Dieudonné ! Il m’avait dit qu’il te virerait si j’en parlais à qui que ce soit. Alors, je me suis tue. J’en ai parlé qu’à Estelle.

Estelle était la meilleure amie d’Ève pour des raisons que Dieudonné ne parvenait toujours pas à saisir. C’était une véritable pipelette, une langue de vipère et une envieuse notable. C’était la dernière personne à qui confier un secret. Il reconstitua rapidement les éléments manquants du puzzle.
-Estelle en a parlé à tes sœurs et en a profité pour modifier certaines choses. Et moi, j’ai tout avalé sans essayer de démêler le vrai du faux. J’aurai dû en discuter avec toi au lieu de tirer mes propres conclusions. Si seulement je l’avais fait, on aurait pu éviter ce gâchis.
-Moi aussi, j’aurai dû te parler. Je t’en prie, pardonne-moi.
-Ève, Tu es une victime ! Tu n’as pas à t’excuser. C’est plutôt à moi de le faire. J’ai été un bien piètre fiancé. Je n’ai pas remarqué que tu souffrais. J’ai laissé le manque de communication nous éloigner et j’ai détruit ta réputation.
-Tu n’es pas responsable des actes de Mussa ou du détraqué qui a envoyé ces messages horribles.
-Si c’est moi. C’est moi qui l’ai fait. J’étais tellement en colère et j’ai fais une chose que j’aurais jamais cru possible de faire, jeter la femme que j’aime sous les roues.

Le visage d’Eve se tordit d’horreur. Elle se leva et se mit hors de portée de Dieudonné.
-Comment as-tu pu ? J’aurais tout fait pour toi. J’ai même supporté Mussa pour toi. As-tu la moindre idée de la teneur de tous les messages que j’ai reçus. J’ai dû éteindre mon portable. Mes propres parents ne veulent plus me parler. Ma réputation est entachée pour toujours.


Dieudonné se mit à genou.
-Pardonne-moi. J’enverrai de nouveaux messages sur les réseaux sociaux pour m’excuser.
-Ça n’a plus aucune importance. Rien ne réparera ce que tu as fait. Tout ce qui compte à présent c’est de quitter Brazzaville et de me faire oublier.
-Je viendrai avec toi. Je ne te ferai plus jamais défaut, je te le promets.
Ève releva fièrement le torse. Elle ressemblait ainsi à une grande dame.
-Non, j’irai seule. Je ne veux plus jamais te revoir.

Elle se retourna et partit sans regarder en arrière, malgré les appels de Dieudonné. Celui-ci s’assit sur les marches de sa maison. Il était à présent aussi misérable qu’il était euphorique l’après-midi. L’horreur de ce qu’il avait fait lui étreignait le cœur. Sa victoire, tant attendue, avait un goût amer. L’entreprise dans laquelle il travaillait était près de mettre la clé sous la porte, privant au passage une centaine d’employés de leur gagne-pain, et la femme de sa vie le détestait à présent. Une seule question le taraudait : comment allait-il faire pour payer toutes ses dettes ?



©️ Éliot BANDZOUKASSA
Juillet 2021

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