CONTE : LE JOUR DE BUKONZO

Il y a très longtemps, dans un royaume oublié d’Afrique, vivaient une jeune veuve, son bébé et son chien. Très pauvre, elle assurait sa subsistance grâce aux produits qu’elle trouvait dans une forêt, située près de sa masure. Coumba, tel était son nom, était très respectueuse des traditions. Elle n’omettait jamais de faire le culte des ancêtres et des esprits et respectait scrupuleusement le jour de Bukonzo. Ce jour était très particulier, pour tous les habitants de ce royaume car, non seulement il était férié, mais en plus, ce jour-là, il était interdit pour quiconque d’aller dans la forêt. Même le roi et son féticheur n’avaient pas le droit de s’y rendre. Personne ne connaissait vraiment la source de cet interdit, on disait que ce jour était célébré avant même la fondation du royaume. Certaines personnes disaient que tous ceux qui se rendaient dans cette forêt, le jour de Bukonzo, n’en revenaient jamais.

Au matin du jour où commence cette histoire, Coumba se réveilla très tôt et observa un instant sa fille Maia. Son visage, toujours triste s’illumina soudain. C’était un bébé potelé et aux yeux de sa mère, c’était le plus beau bébé du monde, mais surtout c’était la prunelle de ses yeux. Après avoir langé Maia et l’avoir allaitée, Coumba fit ses rituels habituels. Elle fit ses prières puis sa toilette quotidienne. Elle était très soucieuse de son apparence physique, une habitude qu’elle tenait de sa défunte mère qui lui répétait tout le temps que, quel que soit le degré de misère d’une personne, aucune autre ne devrait être en mesure de le deviner. Aussi Coumba prit soin de bien coiffer ses cheveux et de bien repasser sa robe raccommodée. Ensuite, elle attacha son bébé au dos, empoigna son panier en osier, appela son chien, puis partit pour la forêt.

Coumba ne mit que quelques minutes pour arriver à la lisière de la forêt. C’était une forêt immense, assez dense, constituée de milliers d’ arbres de toutes espèces aux feuillages luxuriants et d’une faune variée. Elle était foisonnante de vie et habituellement, des cris d’animaux se faisaient entendre de temps en temps. Elle était traversée par plusieurs sentiers baignés de rayons de soleil. Coumba aimait beaucoup cette forêt, car non seulement elle lui devait sa subsistance, mais elle était si magnifique qu’elle en paraissait parfois magique.

Sans plus tarder, elle débuta le ramassage du bois mort qu’elle cacha sous un buisson, afin de le ramener plus tard pour la cuisson des aliments, pendant que son chien se mettait à la recherche d’un quelconque gibier. Ensuite, elle se mit à cueillir des fruits mûrs et à ramasser des champignons. Il lui fallut un certain temps pour se rendre compte que la forêt, toujours grouillante de bruits de toutes sortes, était silencieuse, d’un silence pesant et inquiétant.

Remplie de curiosité, elle s’avança, aussi silencieusement que possible, et bifurqua vers la clairière. C’était le lieu préféré de Coumba. C’était une grande surface, centrée par un lac, parsemée de fleurs, de mousses et de fougères. Pendant les jours d’ensoleillement, Coumba aimait s’allonger sur la mousse et laissait les rayons du soleil, très doux en raison des arbres, lui caresser le visage. Aux abords de la clairière, elle entendit une musique si mélodieuse qu’elle en paraissait irréelle. Jamais elle n’avait entendit une musique aussi douce et aussi ensorcelante. Soudain, elle fut prise d’une envie irrépressible de danser et son chien donnait l’impression de se trouver devant un bol rempli de viande bien fraiche. Seule sa fille paraissait insensible à la musique.

Elle avança de quelques pas et contempla un phénomène que très peu d’hommes avaient vu avant elle. Des instruments de musique généraient des sons sans le concours d’un homme. Plusieurs hommes et femmes majestueux et vaporeux se balançaient au son de la musique. Certains flottaient au-dessus du sol, d’autres buvaient une boisson rouge à l’odeur entêtante. Coumba sut aussitôt que c’était des esprits et se souvint aussitôt de l’interdit relatif au jour de Bukonzo.

L’un des nombreux préceptes de sa mère disait qu’une personne maligne devinait lorsqu’elle se retrouvait dans un endroit où elle n’était pas la bienvenue. Et Coumba sut immédiatement qu’elle ne serait pas la bienvenue à cette fête. Elle tenta de battre en retraite, aussi silencieusement que possible, et en se retournant, tomba nez à nez avec une femme sublime et hautaine qui lévitait, comme si la terre n’était pas digne de la soutenir. Malheureusement pour Coumba, cette femme était aussi laide à l’intérieur qu’elle ne paraissait belle à l’extérieur. Son visage se fondit d’un sourire cruel tandis que ses yeux restait glacial.
-Tiens-donc, une humaine dit-elle d’un ton méchant. Je crois que cette fête sera mémorable.

Et d’un simple geste de la main, elle les téléporta, Coumba, Maia sa fille et le chien, au centre de la clairière. Les conversations et la musique cessèrent soudainement, laissant place à un silence d’étonnement, car aucun humain n’était sensé se trouver dans la forêt ce jour-là.
-Mes frères, je vous amène un cadeau pour vous divertir déclara la femme d’un ton ravi.

Coumba regarda autour d’elle et se jeta au pied d’un vieil homme barbu, assis sur une chaise en or et qui semblait être le chef.
-Je vous en supplie mon seigneur, pardonnez-moi. J’ai oublié qu’aujourd’hui, c’était le jour de Bukonzo. Je vous promets que je ne raconterai rien de ce que j’ai vu à personne.
Le dieu barbu la regarda d’un air ennuyé. Il paraissait bon, contrairement à la femme flottante.
-Depuis l’aube des temps, nous nous réunissons ici, une fois tous les trois mois, pour discuter en terrain neutre. Si les humains apprenaient que nous nous réunissons ici, ils viendraient nous demander sans cesse des faveurs, même celles qu’ils sont en mesure d’accomplir eux-mêmes. C’est une chose que nous ne pouvons nous permettre.
-Je vous en prie, je ne dirai rien à personne supplia encore Coumba
Le dieu barbu se tourna vers un beau jeune homme qui regardait Coumba comme s’il évaluait une marchandise.
-Boumba, qu’en dis-tu ? Après tout je t’ai nommé chef du conseil des esprits pour aujourd’hui.
-Comment t’appelles-tu demanda Boumba à Coumba.
-Coumba, mon seigneur.
-Ton nom est très proche du mien. C’est sûrement un signe. Je veux que tu deviennes ma femme dit-il d’un ton n’admettant aucune réplique.

Coumba était sur des chardons ardents. Elle se rendait compte que cet esprit capricieux n’attendait qu’un prétexte pour l’anéantir. Elle tenta tout de même de plaider sa cause.
-Mon seigneur, je suis très flattée mais une simple humaine comme moi n’est pas digne de devenir votre femme. De plus, j’ai un bébé.
-Quand tu deviendras ma femme, tu deviendras de facto une déesse. Quant à ton enfant, nous lui trouverons une nourrice humaine qui saura s’en occuper.

À ces mots, Coumba perdit toute prudence.
-Jamais je n’abandonnerai mon bébé et il est hors de question que je vous épouse s’écria-t-elle.
La femme flottante se fendit d’un sourire carnassier tandis que d’autres esprits se lançaient des regards impuissants. Beaucoup auraient voulu sauver Coumba, mais la puissance et le rang de Boumba les dissuadaient de tenter quoi que ce soit. Quant à celui-ci, il était si étonné qu’il en oublia d’abord d’être indigné puis il fut pris d’une fureur indescriptible. Sa fureur fut telle que toute beauté quitta son être et qu’il parut moins humain. En effet, c’était la première fois qu’une personne osait lui dire non et il s’agissait d’une misérable humaine !
-Puisque tu as osé refuser le grand honneur que je t’ai fait, tu en payeras le prix fort.
-Peu importe ce que vous me ferez, épargnez mon bébé s’il vous plaît, tenta Coumba.
-Oh ne t’inquiètes pas, tu resteras avec ton bébé pour toujours. Je ne voudrais surtout pas la séparer de toi, puisque que tu l’adores de toute évidence.

Boumba leva ses mains et déclama :
-moi Boumba dieu des astres te condamne à être enfermés, toi ,ton bébé et ton chien pour l’éternité.
À ces mots, une lumière vive fendit du ciel et entoura Coumba, Maia et le chien. Ils se mirent alors à s’élever doucement vers le ciel. Au fur et à mesure, Coumba perdit toute sensation tandis que son chien hurlait à la mort. Ses dernières pensées furent pour son bébé qui ne grandirait jamais et des conséquences que peut occasionner un simple oubli.
Depuis ce jour, lors des nuits de pleine lune, on peut observer, sur la face lunaire, la silhouette d’une femme portant un bébé au dos et accompagnée d’un chien.

© Tous droits réservés ( Texte protégé ).

2 commentaires

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s