CONTE : ZAHRA LA PLUS BELLE

Il était une fois, une jeune fille nommée Zahra, qui faisait la fierté de tout son village pour son immense beauté. Tout le monde s’accordait à dire qu’elle était la plus belle fille du Royaume. Outre sa peau sombre, ses longs cils, ses yeux marrons en amande, ses lèvres pulpeuses et ses long cheveux nattés, elle était gracieuse et avait une prestance digne d’une reine. Lorsqu’elle sortait, elle était toujours escortée par une troupe d’admirateurs, qui rivalisaient d’imagination pour attirer son attention. Sa troupe était un groupe hétéroclite, formé de jeunes gens de tout horizon. Les garçons lui déclamaient des poèmes en la comparant aux astres ou aux fleurs. C’est ainsi que lui fut conféré son surnom, Zahra la plus belle. L’activité favorite de Zahra était d’observer les oiseaux aux chutes de Luzolo, situées près de son village. Elle s’y prélassait souvent, en écoutant le tumulte du fleuve et en s’imaginant voler comme un oiseau.

La notoriété de Zahra rejaillit sur sa mère. Celle-ci fut titrée de Dame, par les villageois, bien qu’elle fut de milieu très modeste. La seule chose qui importait à Dame Amina, c’était de marier Zahra à un important notable du royaume. Dame Amina avait une autre fille, Inaya. Tout comme sa mère, Inaya était d’un physique quelconque, mais elle compensait cela grâce à sa bienveillance. Ainsi, bien qu’elle soit devenue invisible, aux yeux de tout le monde y compris de ceux de sa mère, après la naissance de Zahra, elle chérissait beaucoup sa sœur, même si celle-ci ne le lui rendait pas toujours bien.

Lorsque Zahra eut l’âge de se marier, plusieurs hommes vinrent à son village, de tout le royaume et des royaumes environnants, pour demander sa main. Ce fut Ousmane, le prince héritier du royaume qui l’obtint. Les futurs époux furent félicités de manière obséquieuse. Seules Dame Amina et Inaya étaient réellement enchantées, la première parce qu’elle voyait ses rêves démesurés se réaliser, la seconde parce qu’elle espérait sincèrement que Zahra serait heureuse. Tout le monde attendait le mariage avec impatience, car chacun espérait y gagner un bénéfice quelconque. Ainsi, Dame Amina attendait une dot conséquente, tandis que les anciens du village espérait d’importants présents. Les jeunes filles espéraient rencontrer de futurs prétendants parmi la suite du prince. Quant aux commerçants et aux artisans, ils espéraient faire de belles affaires.

Au fur et à mesure qu’avançait le jour du mariage, Zahra devint de plus en plus anxieuse. Elle craignait de perdre son titre de plus belle fille du royaume, si cher à son cœur, une fois établie à la cour de son mari. Son vieux complexe, sur sa petite taille, se mit à la tarauder à nouveau. Son obsession devint telle, qu’elle se résolut à aller voir la sorcière du village, Tiambi. Cette dernière était une vieille femme, méprisée en public, mais que tout le monde sollicitait discrètement pour le moindre souci, que ce soit pour retrouver un mouton égaré, guérir des maladies ou encore pour résoudre des problèmes de cœur. La sorcière vivait dans un bosquet situé en dehors du village. Zahra s’y rendit au crépuscule. Elle dû faire preuve d’ingéniosité pour échapper à sa cohorte habituelle. Lorsqu’elle arriva au bosquet, elle trouva la sorcière assise sur une natte autour d’un feu, devant sa case. Malgré son âge avancé, elle était encore séduisante. Zahra se surprit à penser qu’elle aimerait lui ressembler à cet âge.
-Approche mon enfant. Je me demandais quand tu viendrais me voir, dit Tiambi d’une voix mélodieuse.
-Qu’est-ce qui te fais dire que je viendrais te voir ? répondit Zahra effrontément.
-Un jour ou l’autre, tout le monde finit par venir me voir, répondit simplement Tiambi. De quoi as-tu besoin ?
Zahra se sentit mal à l’aise, elle regretta soudain d’être venue. Toutefois, elle se ragaillardit à l’idée de conserver son surnom.
-Je voudrais devenir plus grande, déclara-t-elle.
-Ai-je bien entendu ? Zahra la plus belle est complexée par sa petite taille, se moqua Tiambi.
-Allez-vous m’aider, oui ou non ? s’impatienta Zahra.
-Que peux-tu m’offrir en échange ? demanda Tiambi d’un ton plus sérieux.
-Je vous donnerai ce que vous voudriez.
-Très bien. Je ferai en sorte que tu deviennes plus grande, et en échange tu me donneras une chose que tu possèdes et dont tu n’as pas conscience. Es-tu d’accord ?
-D’accord, répondit Zahra qui voulait quitter cet endroit au plus vite.
-Attends-moi, demanda Tiambi en se levant.

Elle entra dans sa case et en ressortit peu après avec une coupe en bois et un couteau. Sans dire un mot, elle entailla le petit doigt de Zahra et recueillit quelques gouttes de sang dans sa coupe.
-Hé, vous aurez pu me prévenir, protesta Zahra. Qu’allez-vous faire de mon sang ?
-Cela, tu n’as pas besoin de le savoir, répondit froidement Tiambi. Reste-là.
Elle retourna dans sa case. Après ce qui parut une éternité à Zahra, elle ressortit avec la même coupe, qu’elle lui tendit, toujours sans un mot. Zahra but la potion, d’abord en hésitant, puis goulument lorsqu’elle se rendit compte que la potion était délicieuse.
-Il ne se passe rien, dit Zahra d’un ton plein de dépit, quelques instants plus tard.
-Petite idiote. Quel air aurais-tu eu en grandissant de plus de vingt centimètres en une nuit ? Tu grandiras petit à petit, et la veille de ton mariage, tu auras la taille de tes rêves, sans que personne ne remarque quoi que ce soit. Ce jour-là, je recevrai mon prix. Maintenant vas-t-en.
Sans demander son reste, Zahra partit.

Trois mois plus tard, la veille de ses noces, Zahra se réveilla dès l’aurore. Très impatiente, elle s’étira et constata, à sa grande joie, qu’elle était plus grande. Mais lorsqu’elle se regarda dans la glace, elle vit avec horreur une vieille femme qui lui ressemblait l’observer.
-Mamaaaaaaan ! cria-t-elle.
Dame Amina s’empressa de courir vers sa précieuse fille, suivit d’Inaya. Elles eurent la surprise d’y trouver une vieille femme qu’elles n’avaient jamais vu.
-Qui es-tu et qu’as-tu fait de ma fille ? demanda impérieusement Dame Amina.
-Maman, c’est moi, ta Zahra.
Il n’y avait pas de doute, c’était bien la voix de sa fille. Dame Amina s’approcha.
-Que s’est-il passé ? demanda-t-elle.
-C’est Tiambi la sorcière, sanglota Zahra.
-Que lui as-tu fait ? cria sa mère.
-Calmez-vous tous les deux, raisonna Inaya. Zahra, explique-nous ce qu’il s’est passé.
-Je voulais être plus grande pour mes noces et je suis allée voir la sorcière. Elle a promis d’augmenter ma taille en échange d’une chose que je possède mais dont je n’avais pas conscience. Et elle a pris ma jeunesse.
-Petite idiote. Te rends-tu compte que tu viens de gâcher nos vies ?
-Nous devons aller la voir et la convaincre d’annuler le maléfice, dit Inaya.
Elles se mirent immédiatement en route. Arrivées chez Tiambi, elles eurent la surprise d’y trouver une jeune fille séduisante.
-Tiambi ! s’écrièrent-elles toutes en même temps.
-Comment me trouvez-vous ? dit l’intéressée en écartant les bras, d’un air théâtral.
-Comment as-tu pu, Tiambi ? Je ne t’ai jamais promis ma jeunesse, cria Zahra.
-Tu m’avais promis quelque chose dont tu n’avais pas conscience, les plus belles années de ta vie. Tu n’as jamais eu conscience de ta chance. Malgré ta beauté, tu en voulais toujours plus, juste pour continuer d’être le centre du monde.
-Tu aurais pu choisir un autre prix, sanglota Zahra.
-Que croyais-tu ? répondit Tiambi. Croyais-tu vraiment que la magie sortait du néant ? J’ai fait un échange. Je t’ai donné un peu de ma taille et en échange, j’ai pris un peu de ta jeunesse. Contrairement à toi, j’ai conscience qu’il existe des choses plus importantes que la beauté ou une petite taille.
-Peux-tu inverser le processus ? demanda Inaya.
-Même si je le voulais, je ne pourrais le faire. Même ma mort n’y changera rien. La réalisation d’un souhait est toujours à double tranchant.
-Non, non et non, cria Dame Amina, qui voyait ses rêves se briser. Tu as intérêt à le faire. Quand tout le monde apprendra ce que tu as fait, plus personne ne viendra te voir. Pire encore, les gens voudront te brûler sur la place publique.
-Tu peux dire ce que tu veux, répondit calmement Tiambi. Il y aura toujours de personnes désespérées, du moins qui se croiront ainsi, ou suffisamment malveillantes pour venir me voir. Quant aux menaces, j’y suis habituée. C’est le destin que subissent tous ceux qui ont le malheur d’être différents en ce bas monde. Je vous demande à présent de partir.
Sans ajouter un mot, elle se retourna et disparut dans son bosquet. Dame Amina, toujours furieuse se tourna vers Zahra.
-Te rends-tu compte de ce que tu as fait par stupidité. Tu avais tout ! Tu aurais pu devenir reine ! À présent tu n’es plus rien !
-Qu’allons-nous faire maman ? demanda Zahra.
-Nous, nous ? Il n’y a plus de nous qui tienne, répondit Dame Amina. As-tu pensé à nous, lorsque tu es allée voir cette sorcière ? Non, tu n’en as fait qu’à ta tête, regarde à présent le résultat. Sans ta beauté, tu ne me sers plus à rien. Tu te rendras vite compte qu’il en est de même pour tout le monde.

Inaya tenta de consoler sa sœur.
-Peu importe ton apparence, je t’aimerai et te soutiendrai toujours, Zahra.
Zahra regarda sa sœur.
-Tu es juste ravie de ma déchéance parce qu’à présent, nous sommes sur un pied d’égalité, répondit-elle.
Dame Amina eut un rire sans joie.
-Zahra, tu es maintenant vieille. Tu ne peux, plus te comparer avec de jeunes filles, même avec les moins jolies du monde. Je dois trouver un moyen de sauver la face, ajouta-t-elle. Regarde la situation dans laquelle tu m’as mise.

Elle fit volte-face et partit. Inaya tenta de s’approcher de sa sœur mais celle-ci la repoussa et s’enfuit. En marchant dans les rues du village, Zahra se rendit compte qu’elle était devenue invisible. Personne ne la remarqua. Elle se rendit dans la maison où séjournait le prince Ousmane et s’y introduisit, cachée sous une charrette, après que l’accès lui ait été refusé. Elle trouva le prince, assis sous un arbre dans le jardin. Son cœur se mit à battre rapidement. Zahra fut ravie de constater que devenir vieille ne l’avait en aucune façon privé de ses sentiments.
-Ousmane, l’appela-t-elle.
En la reconnaissant, le prince la regarda d’abord avec horreur, puis avec dégout. Jamais, personne n’ avait regardé Zahra ainsi.
-Que t’est-il arrivé ? demanda-t-il.
-Je n’ai pas su apprécier ce que j’avais, et je voulais te plaire davantage, répondit Zahra.
-Zahra, tu étais la plus belle femme que je n’avais jamais vu. À présent, tu es, tu es…
-Dis-le, cracha Zahra. Dis que je suis vieille. Qu’en est-il de notre mariage ?
-Il est hors de question que j’épouse une vieille femme. Que penseront les gens ? J’ai une réputation à tenir.
A ces mots, Zahra crut qu’elle allait mourir de douleur.
-Finalement, Tiambi m’a rendu service. Je me rends compte à présent que personne ne m’a jamais réellement aimé, à part ma sœur, et ce malgré mon mauvais comportement à son égard.
Elle se retourna et partit dignement.

Zahra voulut aller voir ses amis, mais renonça à le faire en se rendant compte, qu’ils réagiraient de la même manière que sa mère et le prince. Elle se rendit alors aux chutes de Luzolo, son lieu préféré. Elle s’assit sur la falaise et regarda les oiseaux voler. Elle se rendait compte, à quel point elle avait été égoïste, nombriliste et superficielle. En imaginant la suite de sa vie, sous les railleries de ceux dont elle s’était moqué autrefois, elle ne put le supporter. Elle se leva, s’avança au bord de la falaise et regarda en contrebas les oiseaux voler.
-Vanité des vanités, tout est vanité en ce monde, dit-elle avant de sauter dans le vide.

Elle eut aussitôt l’impression de planer. Elle étendit ses bras, comme un oiseau déployant ses ailes, et sentit le vent frôler tout son corps. Contre toute attente, elle sourit, car elle volait enfin. Toujours souriante, elle ne sentit presque pas son corps s’écraser au sol et ses os se briser. Après sa mort, son corps retrouva sa jeunesse et toute sa splendeur, tandis que Tiambi redevenait une vieille femme.

Le lendemain matin, Inaya se mit à la recherche de sa sœur et finit par retrouver son corps aux chutes de Luzolo, car elle savait que c’était son endroit favori. Très vite, elle retourna au village et ameuta tout le monde à grands cris. Elle expliqua ensuite ce qui était arrivé. Il eut d’abord un silence général car tout le monde était abasourdi, puis tous se mirent en branle. Certains allèrent chercher un brancard, fait de bambous et de raphia, d’autres, un linceul et Dame Amina alla cueillir des fleurs. Arrivés aux chutes de Luzolo, ils enveloppèrent Zahra dans le linceul, puis la déposèrent sur le brancard, qu’ils couvrirent de fleurs. Enfin, ils repartirent au village en formant une longue procession. Ils méditaient, sur la manière dont ils avaient réduite Zahra uniquement à sa beauté physique, sans remarquer ses autres qualités. Silencieusement, ils emportèrent, jusqu’à dernière demeure, Zahra la plus belle.

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